Livre audio : quand la lecture se volatilise

11.02.2019 20:23 theke
Réalisé par Gallimard / • THK © Gallimard / • THKUsages
  • Twitter
  • Facebook
  • Twitter
  • Twitter
  • Ces dernières années, le livre audio a rencontré une très forte croissance commerciale : +40% en 2017 et un résultat annuel quasiment multiplié par trois en comparaison avec l'année 2015. Il a été distingué comme "tendance 2018" et même présenté comme un "boom inattendu" par Les Echos. Ce support de lecture revient pourtant de loin. Il a mis du temps pour trouver sa place dans les pratiques culturelles des français et à ce jour (début 2019), l'offre reste en cours de construction. L'envolée des ventes s'explique en partie par sa dématérialisation et une large reconsidération par les lecteurs. D'une part, ce n'est pas sous sa forme historique de commercialisation (CD) que son succès s'est affirmé ; et d'autre part c'est – encore une fois – l'adéquation avec des usages de plus en plus mobiles.


    Qu'il devait être périlleux et risqué de se lancer dans une offre de livres lus dans les années 2000 ! Acheter ou emprunter un CD à la place d'un livre papier n'allait pas de soi. Dans les représentations collectives, ce support était dédié à la musique. D'autant qu'écouter un livre "déjà lu" pouvait également être perçu comme une offre destinée à des personnes présentant des difficultés de lecture. Force est de constater que de plus en plus de lecteurs, ayant de moins en moins d'appréhension(s), s'autorisent à écouter un livre. La révolution est telle que certains éditeurs parient sur ce support au point de ne plus l'envisager comme une excroissance du livre textuel, mais un support à part entière, un choix alternatif, dont les potentialités restent à exploiter.


    Entre histoire, intimité, et magie

    Le livre audio peut, à minima, se revendiquer d'une double particularité :

    • Renouer avec la tradition historique (voire ancestrale) de la lecture à haute voix
    • Se substituer à la voix intime du lecteur issue de la pratique de la lecture individuelle.

    De prime abord, le livre audio a pu sembler être une nouveauté ; hors l'histoire nous rappelle que le texte fût d'abord appréhendé par les foules avec l'oreille plutôt qu'avec les yeux. Dès l'antiquité des textes littéraires étaient lus publiquement dans des enceintes ou des bibliothèques. En Europe et plus particulièrement en France, la lecture à voix haute s'incarna dans ses derniers temps au travers de lectures publiques. C'était essentiellement des "lectures collectives faites à haute voix dans les cours et les bibliothèques [...]". Le déclin de ces -thèques aurait, croyait-on, marqué la fin des lectures publiques. Elles subsistent encore aujourd'hui sous des formes diverses tout en suscitant paradoxalement toujours autant, voire plus, d'intérêt par leur rareté. Michel Onfray ne s'y trompait pas en déclarant en janvier 2018 : "Dès qu’il y a lecture à voix haute effectuée par un lecteur, il y a magie…"(3). C'est un peu de cette "magie" qu'opère le livre audio pour peu que l'on s'y abandonne.


    La lecture dite "silencieuse", "muette", ou "murmurée" dans ses variantes, est omniprésente dans nos vies : du simple SMS jusqu'au roman en passant par la presse écrite. Elle est le témoin d'une la grande vague d'individualisation qui s'est amorcée avec les progrès de la scolarisation suivit de l'essor de l'industrie du livre au cours du XIXe siècle. Plus intime, privée et moins sociale (en apparence), elle se manifeste plus qu'elle ne s'incarne par une voix mentale. Elle peut-être celle de la lectrice ou du lecteur lui(elle)-même, une voix générique, ou celle d'un personnage du récit qu'elle ou il imagine. Elle peut-être également connue sous d'autres formes d'expressions artistiques, par exemple : en lisant la suite des aventures d'une saga après avoir vu l'adaptation du premier opus au cinéma. Si le livre audio reste, d'un point de vue technique, la restitution d'une lecture à haute voix, son écoute reste toujours aussi intime (avec des écouteurs). Si bien que la voix enregistrée vient se substituer à la voix mentale. Là encore, le lecteur doit céder une part de sa pratique et accepter qu'une autre voix résonne dans sa tête pour parvenir à se plonger dans l'histoire. Si cette sorte de résistance apparaît, c'est en partie à cause de la pratique même du lecteur : autrefois l'analphabète, étranger à la l'intimité de la lecture, à cette voix mentale, devait nécessairement écouter un orateur pour découvrir un texte.


    Aujourd'hui, dans nos sociétés, le livre audio offre l'expérience d'une lecture immersive et "suspendue" dans le temps. N'ayant pas la visibilité du texte, le lecteur est maintenu dans le "suspens du présent". Difficile pour lui d'anticiper avec exactitude si la phrase suivante sera une description ou un dialogue, un énième rebondissement ou un dénouement. Le lecteur n'a pas d'autre choix que de se laisser guider par la voix du lecteur, telle une torche dans un ténébreux dédale. Impossible de s'arrêter pour revenir quelques pages en arrière afin y déceler un indice. L'auditeur a pour seule arme sa(ses) mémoire(s).


    Tic, tac, l'heure d'appuyer sur ►

    Désolé, nulle nounou pour vous inviter à vous blottir au coin du feu, en vous proposant un plaid. Vous pouvez néanmoins vous préparer un thé, à moins que vous n'attendiez votre prochain bus, si ce n'est votre séance de running qui s'annonce. La lecture audio est (possible) partout et depuis peu sans téléphone.


    Le livre audio a connu son essor en s'affranchissant de son support comme évoqué précédemment. L'effondrement de la vente des lecteurs CD (DVD, Blu-ray, etc.), le poids des fichiers et la contrainte de gestion de ces derniers (dont le fait de disposer d'un espace de stockage suffisant) ont quasiment achevé la pertinence d'une proposition sur support physique. En revanche, l'offre dématérialisée est plus appropriée. Acheter un livre audio sur une plateforme, ne pas se soucier de son téléchargement (pour peu que Wi-Fi ou la 4G soient de la partie), laisser l'application de lecture gérer le stockage et se contenter d'appuyer sur le bouton "Lecture" après avoir choisi un livre, voilà où se situe l'avenir du livre audio. Si cette approche se développe, c'est parce qu'elle vient se glisser au plus près des usages des lecteurs-auditeurs.


    Justement l'avenir se dessine – aussi – en se passant du smartphone. Avec la dernière Apple Watch (Series 4, pour être précis), un leader du livre audio en France : Audible, d'Amazon (à ne pas confondre avec l'éditeur Audiolib) propose désormais une application pour WatchOS. Disposant d'une connexion cellulaire (pour streamer le livre audio) et d'une connexion Bluetooth (pour y connecter les Airpods), cette montre connectée n'a pas besoin d'iPhone pour vous permettre d'écouter un livre audio. Plus que jamais, le livre audio se retrouve à la croisée d'un faisceau de technologies et d'innovations, allant toujours au plus près des usages. Rappelons que pour permettre cet usage, l'usager doit pleinement entrer dans, non pas un mais deux écosystèmes : à savoir celui d'Apple pour la partie technique et celui d'Amazon pour l'offre audio. L'usager n'achète pas et ne devient pas propriétaire d'une copie d'un livre audio, mais ne paie que les droits d'une licence qui lui octroie l'accès à un titre.


    Et les -thèques (dans tout ça) ?

    Sans ironie, la place à laquelle les -thèques sont autorisées ou cantonnées (c'est selon) est pour le moins à contre-courant. Bien qu'ayant saisit tout l'attrait autour des usages du livre audio, elles ne peuvent à ce jour se contenter d'acquérir des livres audio uniquement sur support physique. Dans les faits, elles sont bien en peine pour proposer une offre satisfaisante. Et c'est peu dire que la solution tardera à venir : d'une part, l'unique société active sur le PNB (Dilicom) a fait part des contraintes qu'engendre la gestion de fichiers aussi lourds et d'autre part, les éditeurs de contenus ne semblent pas pressés de voir arriver une ressource numérique nativement disponible pour des usages mobiles. Le libraire Book d'Oreille a bien tenté quelques expériences avec BiblioStream, notamment avec les bibliothèques de Grenoble. Mais la solution attendue début 2018 tarde à apparaître. Si elle finissait par arriver, ce serait – comme pour le PNB – sur une base contractuelle, donc avec un catalogue partiel et avec un prix exempté des lois de 1981 et 2011 pour la version textuelle numérique.


    Concrètement, à ce jour, si un usager dispose d'un ordinateur avec un lecteur CD et souhaite emprunter un livre audio, il doit dans la plupart des cas :

    1. Se déplacer jusqu'à sa -thèque et choisir un livre audio
    2. Retourner chez lui ou utiliser celui de la -thèque pour transférer les fichiers MP3 (sur son smartphone) si l'espace disponible est suffisant.
    3. Ramener (éventuellement) le livre-audio.

    En transférant les fichiers sur place, aucun passage par la case "prêt". Toutes ces démarches sont difficilement acceptables à l'heure où un autre usager n'a qu'à appuyer sur une touche sans avoir à se déplacer, ni se soucier de la taille du fichier (bien qu'il ait payé).


    Étrangement, peu de questions juridiques sont apparues à l'arrivée des livres-audio sur les étagères des -thèques. Pourtant, c'est une offre qui baigne allègrement dans l'illégalité. En copiant, nécessairement, des fichiers MP3 libres de DRM temporels, l'usager bénéficie en réalité d'un don et non d'un prêt. Peut-être que l'insatisfaction réciproque des acteurs (éditeurs et -thèques) ont retenus les élans procéduriers qui auraient eu pour effet d'accélérer l'arrivée d'une offre numérique.


    Assistant vocal, lis-moi ce livre

    Et si les lecteurs humains passaient à la trappe ?!? Ou, si le choix ultime du lecteur-auditeur était de pouvoir choisir la voix qui lira son livre préféré avec son tempérament. C'est le paris fou de la startup québecoise Lirebird ! Alors que certains développeurs essayaient de donner un rendu réaliste à leurs voix automatiquement générées, d'encoder un livre en incluant des métadonnées sur la vitesse, le rythme, l'intensité, le débit, l'intonation, etc. Lirebird tente depuis quelques années de simuler des voix célèbres et vous propose de créer, vous-même, votre propre voix. Cela pose évidemment des questions éthiques, mais permet d'envisager une lecture de livre audio qui se passerait de voix réelles (d'êtres humains faits de chair et d'os).



    En 2014, Julie Gatineau concluait son mémoire de Conservatrice (à l'Enssib) par une hypothèse qui faisait le pari de la réconciliation entre texte et oralité et supposait que ces objets culturels hybrides se présenteraient sous un format universel. Nous pouvons penser que, d'ici quelques années, à partir d’algorithmes poussés, la voix pourra venir embrasser le texte et le restituer. Cependant l’intégration supposée du braille semble appartenir encore à un avenir, voire à un imaginaire lointain. Par ailleurs, elle avait à juste titre, anticipé la démocratisation en cours du livre audio. Il est vrai qu'un livre fait de texte, disposant également d'un lecteur et défilant au rythme de la lecture, peut-être à la manière d'un volumen, serait une avancée audacieuse. Cinq ans après, les éditeurs progressent prudemment et attendent de voir jusqu'où cette envolée peut les mener.


    [+]

    15.02.2019 . Le livre audio s’installe en France (lettresnumeriques.be)

    Photo de theke theke
    Article rédigé par theke

  • Facebook
  • Twitter