Horizon 2030 : à l'épreuve du numérique

21.01.2019 11:49 theke
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  • Les pratiques et les usages culturels des français changent démesurément. La dernière étude d'ampleur - véritable référence en la matière - date (tout de même) de 2008. Intitulée Les pratiques culturelles des Français à l'ère numérique, Olivier DONNAT mettait en lumière "la montée en puissance de la culture de l'écran". Que pourrait révéler cette enquête aujourd'hui ? Peut-être l'omniprésence, voire l'empire de l'écran. Au sens générique du terme, nous faisons tout (ou presque) au travers de l'écran : nous le regardons, nous le touchons, nous le chouchoutons. L'écran est une extension de nous-même et prend une place dans notre quotidien telle que ceux qui se sont donnés tant de mal pour nous y immerger, se sont récemment engagés dans des développements informatiques visant justement à limiter le nombre d'heures passées devant ce dernier. On notera, par exemple, la fonction "Temps d'écran" sur iOS12. Les enquêtes ne vont d'ailleurs pas dans le bon sens si l'on regarde les impacts de l'écran, ne serait-ce que sur le cerveau des tout-petits. Ce "prisme" pour les plus optimistes, cette "addiction" pour les moins optimistes, change notre rapport au monde et donc, nos pratiques culturelles.


    En 2018, les français n'ont jamais autant lu de livres, écouté de musiques, regardé de films (et d'autant plus pour les jeux-vidéo) de manière aussi différente que par le passé : en ayant "juste" accès à des œuvres, sans en détenir une copie personelle. Cette nouvelle approche avait été mise en exergue, bien au-delà du domaine culturel, par Jeremy Rifkin, dans son ouvrage L'âge de l'accès, dès l'an 2000. Selon l'auteur, l'usager ne cherchera plus à posséder mais à bénéficier d'un service qui s'adapte au plus près de ses usages. Par exemple, en achetant un film sur une plateforme en ligne, ou en s'abonnant à un service de diffusion de films, l'usager est certes contraint de rester dans un écosystème pour pourvoir consulter le contenu, mais en échange, l'usager peut y accéder sur l'ensemble des terminaux compatibles (smartphone, tablette, télévision), sans avoir à gérer, déplacer le moindre fichier. Ces offres présentent souvent l'illusion de l'illimité qui doit être démasquée et peut, notamment dans le domaine culturel, avoir des effets pervers. Cette évolution est amenée à croitre mécaniquement par les acquisitions matérielles de l'usager. Fait majeur, la transition des supports analogiques aux supports numériques s'est amorcée bien plus lentement que l'actuelle suppression des dits supports physiques d'œuvres au format numérique.


    Cet article n'a pas pour ambition d'envisager les développements potentiels des bibliothèques dans les dix prochaines années. Beaucoup de tentatives mèneront certainement à des résultats très différents, marquant et témoignant de cette période de changements de pratiques. Il s'agit d'envisager, d'appréhender, l'évolution des fonds des -thèques (livre, CD, DVD, etc.).



    Tout faux (ou presque ...)

    Les -thèques accusent un retard immense qui parait presque irrattrapable. A l'heure où débarquait Internet tel le nouvel eldorado des possibles, elles se sont enfermées, repliées - souvent par rigidité idéologique, appréhension, et dénigrement - sur leurs collections physiques, avant de timidement s'y engager, au-delà du simple accès internet. A ce jour, une minorité d'usager pense spontanément à utiliser le site internet de la -thèque. A l'arrivée de l'iPhone en juin 2007, elles n'ont pas réussi à voir l'intérêt de disposer d'une application pouvant relayer leurs actualités, envoyer des notifications (rappels), et permettre ultérieurement dans un écosystème singulier la consultation d'œuvres (littéraires, musicales, et audio-visuelles). Aujourd'hui, la médiation des ressources numériques est une vraie difficulté et accuse un coût loin d'être négligeable au regard des usages. Les attentes manifestées par les -thèques auprès des prestataires n'ont pas été à la hauteur des enjeux : plutôt que de rédiger un cahier des charges ambitieux (impliquant beaucoup de développements), elles ont préféré orienter leurs critères de sélection pour prendre le SIGB leur paraissant comme étant le plus adéquat. Triste constat ...


    Pendant ce temps, les géants du numériques se sont âprement préparés à s'emparer de nos usages. L'illimité (et son effet de halo) a su titiller les esprits. Ils ont parfaitement compris que notre "temps de cerveau humain disponible" était quant à lui bien limité. Temps disponible auquel, ils pouvaient déduire ceux consacrés à activité sportive, culturelle, sociale, etc. Ils ont forgé des écosystèmes puissants, établi de nombreuses contraintes d'usages, et se sont ajustés au plus près de nos modes de consommation pour nous lier, nous attacher à leur vision consumériste et libérale. A présent, c'est le retour de la (bonne vieille) licence globale qu'ils ont en tête : une dépense mensuelle fixe pour toutes les œuvres culturelles reproductibles (livres, presse, musique, cinéma, séries). La musique n'était que la première vague de ce tsunami qui risque de laisser quelques acteurs historiques sur le bord de la route. Avoir accès à un catalogue numérique bien plus large dans tous les médias pour 30, 40, 60€ par mois, sans avoir besoin de se déplacer, voilà qui devrait laisser les -thèques pour le moins perplexes surtout quand on sait, par exemple, que le streaming payant est devenu en 2018 la première source de revenue dans l'industrie musicale. A savoir si elles accepteront de se remettre judicieusement en question.



    Adieu cher lecteur (CD/DVD)

    Cette grande transition numérique se constate au travers des équipements des usagers. Le cas de la vidéo se veut aussi parlant que patent, et ne fait que suivre celui de la musique. Si en 2010 plus de 90% des ménages étaient équipés d'un lecteur DVD, ils seront moins de 60% en 2020 (Blu-ray inclus). Lorsque le taux d'équipements des ménages franchira (à la baisse) les 50%, se posera la question (pour les constructeurs) de la soutenabilité du marché, sachant qu'alors la durée de vie support se situait entre 5 à 10 ans. Sans que l'usager n'en ait pleinement conscience, la succession des normes qui s'annonce pour la décennie à venir est trop forte. Le Full HD (1920x1080) correspondant à la norme 1K n'est plus au goût du jour depuis plusieurs années. Alors que la résolution 4K (3840x2160) semblait s'installer, la résolution 8K (7680x4320), dit ultra-HD, pointe le bout de son nez. Avec un support physique, le passage d'une norme à l'autre nécessite un changement de matériel complet : du lecteur, à l'écran, en passant par les câbles (sans compter que l'usager est contraint de les regarder à son domicile). Intenable ...


    En face, l'offre dématérialisée s'adapte au plus près des usages. Sans occulter la question de l'obsolescence programmée, le changement d'un seul matériel, en l'occurrence l'écran (ou le terminal), peut suffire pour passer un cap technologique. Cela suppose que cet écran soit connecté à internet et qu'une offre vidéo soit accessible. Par exemple, les téléviseurs Samsung proposent ou proposeront l'offre de Netflix et d'Apple. Sinon, pour les pirates, il y a toujours les téléchargements illégaux et l'utilisation d'un serveur NAS à domicile qui facilite le partage.

    Bien que l'usager ne soit pas détenteur d'une copie pouvant être extraite de l'écosystème (en réalité, il paie - très cher - une licence d'accès unitaire ou globale à une œuvre ou un service de diffusion), il retrouve l'ensemble de ses films sur tous ses terminaux compatibles associés à son compte (en éliminant, au passage, les risques de perte et de casse). Mais surtout, il lui est inutile de racheter un titre pour le voir en meilleure qualité, le contenu se diffuse dans les meilleures conditions matérielles possibles sans surcoût (à ce jour). Concrètement, des films achetés en Full HD (1K) sont automatiquement disponibles en 4K sans surcoût (là où des usagers ont pu racheter la même œuvre en meilleure résolution, par exemple, en passant du DVD au Blu-ray) et il est très probable qu'ils seront également disponibles, toujours sans surcoût, en 8K.

    C'est également, pour les ayants droit, une formidable opportunité de réduire drastiquement (qui a dit tuer ?) le marché de l'occasion sur lequel ils ne touchaient rien. Et c'est pour les usagers, l'opportunité d'accéder à des œuvres à moindre coût avec de larges promotions régulières sur des achats unitaires.


    Comme évoqué précédemment, la musique achève cette transition : la vente de lecteurs CD est en chute libre. Et le streaming, à présent, majoritaire connait une croissance autour de 30 à 40% ces dernières années. Celui présent dans l'ordinateur fixe ou portable tend à disparaître, il en va de même pour ceux qui permettait encore de les lire en dernier recours : le lecteur de DVD/Blu-ray du salon ou celui de la voiture. Le format audio dit Haute-Résolution à venir, ("flac", équivalents ou concurrent), ne s'embarrasse pas de la question d'un support physique.


    Cependant, le disque vinyle revient en force avec une croissance de 400% en 2017. A présent, les usagers sont plus exigeants qu'à l'époque de la crise du disque, où ils téléchargeaient illégalement et avec frénésie des fichiers au format MP3 de piètre qualité. Se pose donc, et en réalité depuis plusieurs années, la question de la pérennité des fonds musicaux en -thèque : "Je n'ai rien pour les lire" risque de devenir une phrase récurrente à l'oreille pour les -thécaires. N'oublions pas Youtube qui permet "gratuitement" d'écouter plus d'heures de musique que vous pourriez en écouter durant toute votre vie, sans vous arrêter.



    Bonjour chère liseuse

    Pour le livre, c'est une toute autre affaire. Dans dix ans, rien ne permet d'imaginer que le livre papier aurait cédé sa place au livre numérique. Bien au contraire, les récentes enquêtes à travers le monde ont pour tendance majoritaire à (dé)montrer un attachement au livre papier, et ce ne sont pas les bougies avec des odeurs de vieux livres qui feront facilement oublier l'expérience de lecture d'un livre imprimé aux lecteurs.


    Si l'on s'en tient au Baromètre des usages du livre numérique de 2018, le smartphone et la tablette sont en pole position des terminaux préférés des lecteurs. La liseuse n'arrive qu'en quatrième position après l'ordinateur portable et l'ordinateur fixe. L'engouement autour de la liseuse reste modeste et les usagers semblent préférer un support multifonctionnel. Les -thèques se sont grandement engagées vers le numérique au travers de l'offre PNB, qui est loin d'être satisfaisante. Cette dernière reste néanmoins en progression constante tant sur le nombre de -thèques proposant une offre, que le nombre de lecteurs, et le nombre de prêts. Sur la lecture numérique, les visions sont contradictoires dans le monde tes -thèques, mais pour celles ayant adopté une offre PNB, une acception semble majoritairement admise et commune : la complémentarité d'un fonds papier et numérique (ce qui est d'ailleurs le cas pour l'ensemble des ressources numériques). La plupart des -thèques envisagent donc le livre numérique en parallèle du livre papier, sans forcer la fluctuation des usages dans un sens comme dans l'autre. L'objectif étant de satisfaire le plus grand nombre d'usagers possibles.



    Tempête dans le nuage

    D'ici dix ans, la plupart des -thèques et surtout celles qui en ont les moyens auront entamé un lent basculement vers une offre en ligne capable d'être présente de plusieurs manières et sur différents terminaux, si et seulement si, les prestataires ont pris à bras le corps les développements nécessaires pour permettre aux -thèques d'exister. C'est une véritable révolution qui nécessitera un investissement puissant dans le nuage : le cloud en anglais. En effet, tout autant que l'espace physique que les -thèques offrent, l'infrastructure numérique sera vitale. Surtout si elles veulent continuer à exister tout en continuant à proposer des documents.


    Comme, Apple, Google, et consorts, la -thèque voyant lentement son offre actuelle être de moins en moins pertinente au regard des usages, devra être en mesure de se forger un écosystème lui permettant de gérer son fonds et de pousser son contenu vers l'usager notamment par le biais de notifications. L'objectif est d'être en mesure de proposer un site et une application offrant la possibilité de s'inscrire, de consulter l'actualité de la -thèque, de participer à des activités ou à des événements, d'emprunter des documents numériques, et de consulter/réserver des documents physiques. Une application contenant des sections par médias : Accueil, Agenda, Livres, Presse, Musique, Films, Séries, Emprunts, Réservations, à la manière d'iTunes sera le plus probable. Cette offre devra aussi être en capacité de répondre à un problème majeur : la multiplicité des plateformes des ressources numériques. Il ne sera plus acceptable de continuer à renvoyer l'usager vers des écosystèmes différents pour chaque ressource. Les fournisseurs de ressources numériques devront être compatibles avec les applications de manière "native", il deviendront pour la plupart des fournisseurs de contenu. Le PNB est un exemple : si les livres numériques sont à présent intégrés au catalogue du site, il ne manquera plus que la gestion en interne de la DRM pour faciliter les usages et de lire le livre en le retrouvant parmi les emprunts en cours.



    Licence Globale : océan plein de vi[e/de]

    L'objectif des géants d'Internet est de proposer, au cours de la décennie à venir, une offre (dite licence globale) qui sera à même provoquer quelques dommages collatéraux aux -thèques. Pour être concret : quatre jours après la parution de cet article, les traces d'un abonnement global étaient décelées dans iOS12, voilà qui a le mérité d'être clair. Quel contenu proposer à des usagers qui auront accès à "tout" ? C'est peut-être là que les compétences des -thécaires dans des domaines, dans des pans culturels, vont faire la différence. La médiation culturelle pourra prendre une place de plus en plus grande. La communication prendra une part tout aussi importante dans leurs espaces physiques et numériques. Par exemple : la capacité à envoyer des notifications adaptées, à pousser un contenu pertinent vers l'usager, à jouer le rôle de filtre dans ce contenu sans limite.

    En effet, avoir "accès à", ne signifie pas "accéder à", c'est ici que joue toute la différence : l'illimité est un vrai problème en soi. Il trompe par son effet de halo. Il ressemble à un puits sans fond, ou plutôt à un vaste océan culturel dans lequel l'usager prend souvent le large mais en restant (timidement) à proximité des côtes. Et puis, en y réfléchissant, cet océan n'est pas si vaste : seuls les majors ont le droit de citer, condamnant les petits à être plus loin que le regard de l'usager ne pourra porter. Pour relativiser, tout est question de personnalité, d'appétence culturelle, qui sont précisément des caractéristiques qui se transmettent et s'entretiennent. A contrario, cet océan peut rebuter et force est de constater que de nombreux usagers préfèrent naviguer sur des parcours balisés à mesure qu'ils s'éloignent du rivage. Poser des balises, ça s'apprend. À ce jeu là, il y a un bel effet de contre-productif produit par les algorithmes de suggestion. Ils proposent plus facilement des contenus similaires et proches de nos choix, plutôt que des propositions originales susceptibles de nous plaire. Là encore, le -thécaire ("algorithme humain") avec ses défauts, pourra peut-être éviter cette lacune en invitant l'usager à la découverte, dans ses médiations.



    Panique sur les étagères

    Des fantômes, encore et encore, à perte de vue. Vous n'êtes pas dans un film d'horreur mais peut-être dans la -thèque de 2030. Pas de spectre mais des incarnations physiques de documents numériques. Un fantôme est, par exemple, un boitier DVD vide contenant une couverture de film et portant la mention "disponible en ligne". Si le PNB se répand et devient un modèle avec pour base le principe de fonctionnement par jetons, il se pourrait que les fantômes aient la part belle. C'est une question qui se pose déjà : comment faire le lien entre l'usager et la ressource numérique ? Nombre de -thèques ont envisagé plusieurs solutions (flyers, affiches, vidéos, etc.) mais les fantômes s'inviteront sans doute de manière plus conséquente, ne serait-ce que pour incarner le pendant numérique des documents actuels. Remplaçant, CD et DVD, venant se glisser entre les livres, ces fantômes porteurs d'un QR-code renvoyant vers l'application et le document pourraient permettre à l'usager de venir consulter physiquement le catalogue. Certes, ce serait une inversion historique. Si le document physique était catalogué et avait une notice en ligne, cette fois, le document numérique serait accessible en ligne et aurait une notice physique.

    Lors de l'épuisement des droits de prêt d'un titre mis en fantôme, le -thécaire irait le retirer des étagères pour en imprimer un autre. Ce serait aussi, en quelque sorte, une solution au manque de place. Les nouveautés, quant à elles, pourraient apparaitre sur un écran géant tactile qui proposerait également l'ensemble du catalogue, comme le propose depuis peu la -thèque du Maryland avec son écran Bookflix.


    La -thèque pourrait porter un éclairage sur un domaine particulier (genre musical, catégorie de films, etc.) selon son agenda culturel ; en plus de créer simplement et facilement des sélections sans que la table de présentation ne soit dévastée par les emprunts ou que les livres voulus ne soient actuellement en cours de prêt, et donc impossibles à rassembler. Le -thécaire, force de propositions, sortant des sentiers convenus, invite à un petit voyage. Face à l'océan infini, la -thèque se présente à la fois comme un réceptacle et un filtre, et pour mettre à l'aise l'usager.



    Le creux de la vague

    Quant à savoir quand et comment cette inversion pourrait avoir lieu, personne ne peut encore le dire. Certainement, comme pour le livre, il y aura un temps où une offre se juxtaposera à l'autre. Au regard des années récentes, ce sont les prestataires qui devront mettre les bouchées doubles pour faire vivre les -chèques. En raison du retard, le coût sera très important et l'état devra peut-être s'engager. Difficile de concevoir cette transition sans voir le fossé technologique qui nous en sépare. Il sera peut-être nécessaire de normaliser les développements pour fluidifier la transition.



    Assurément la décennie à venir sera l'opportunité pour les -thèques de se remettre en question ne serait-ce que par la transition des usages, imposée par la transition matérielle des usagers, ceux-là même que les -thèques ont pour mission de servir. Les -thèques vont-elles prendre la mesure de l'enjeu et faire pression sur les prestataires pour une solution frontale face à la licence globale ? Vont-elles avoir recours à l'état pour structurer ces solutions ? Tous cela s'inscrit sur le temps long, mais déjà, elles se posent.



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    Article rédigé par theke

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