DRM Adobe : les restrictions de la discorde

20.12.2018 21:06 theke
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  • Proposer une offre de livres numériques, sous PNB, peut relever du parcours du combattant : diversité des plateformes, modalités de gestion du fonds, choix du fournisseur (libraire), gestions des acquisitions, médiation du service, support(s) de communication, etc. C'est pourtant au lecteur que reviendra la tâche ultime : faire vivre le fonds numérique. Chaque emprunt conforte un choix marqué par une volonté de servir au mieux tous les publics, jusque dans les usages les plus récents. La patience sera de mise, tant les paramètres à prendre en compte pour atteindre plaisir de la lecture sont bien plus nombreux, complexes, et sensibles que le simple fait de saisir un ouvrage sur une étagère : identifiants, autorisations de lecture, procédures d'emprunt variables en fonction du support de lecture, etc. Bien que des connaissances et des compétences numériques soient nécessaires, peu d'acteurs peuvent nier qu'une partie des difficultés rencontrées revient à la DRM d'Adobe.



    Un joli cadenas

    Un DRM (pour Digital Right Management), comprenez Gestion des Droits Numériques, est l'outil approuvé par la quasi-totalité des éditeurs - avec dans le rétroviseur les années noires de l'industrie musicale - pour empêcher qu'une copie numérique libérée (qui correspondrait à un don ou téléchargement gratuit) circule. Notez, tout de même, que cette période de crise qui s'est marquée par des implantations de DRM sur les CD n'a eu aucun effet, si ce n'est que de favoriser le Peer-to-Peer (P2P pour les intimes ou Pair à Pair pour les francophones) avec la grande époque d'eMule. L'industrie de la musique n'a pu répondre à cette crise induite par les possibilités numérique qu'en se remettant en question, en repensant les usages et imaginant une autre forme de consommation, notamment portée par Spotify, Deezer, ou Apple Music sans oublier, à sa manière, Youtube. Il reste utile de rappeler que le streaming n'est à ce jour pas encore rentable pour les artistes.

    La DRM se présente sous forme d'un fichier entourant le fichier du livre numérique. Il consiste à autoriser ou bloquer certains usages afin que l'usager ne puisse pas utiliser ce fichier comme bon lui semble. Les limites peuvent par exemple porter sur : une copie vers un périphérique, ou encore l'ouverture du fichier pour en lire le contenu. Des situations incompréhensibles pour les lecteurs peuvent rapidement apparaîtres : ouvrir un fichier sur un premier environnement peut empêcher ce même fichier d'être ouvert sur un autre environnement si le compte (Adobe ID) autorisant l'ouverture sur le premier environnement est différent sur le second. Cela revient à dire qu'ouvrir un livre en portant des gants rouges, empêche d'ouvrir le même livre en portant des gants de toute autre couleur.



    Recalibrage illégal

    L'utilisation de DRM, sous Adobe en l'occurrence, avait pour but de satisfaire les esprits des éditeurs ayant choisi ce modèle. Ils pouvaient alors se coucher sans trop de poser de questions, pensant qu'un revenu minimal leur était ainsi garanti. Le logiciel Calibre aurait dû les inciter plus activement à se repenser en profondeur, repenser les usages et comprendre les limites. Certains pourront rétorquer plus largement qu'ils ne font que ça, il n'empêche que nous en sommes toujours là, depuis la dernière décennie et que les alternative sont loin de les emballer. Respectivement Adobe n'a pas jugé nécessaire de repenser sa DRM.

    Calibre est un logiciel qui offre de nombreuses possibilités mais qui est essentiellement utilisé par le plus grand nombre pour casser la DRM Adobe et donc de concrétiser très facilement les craintes (ou plutôt les cauchemars) des éditeurs qui sont à présent démunis. Pour se protéger légalement (dans une ironie à peine dissimulée), le manuel utilisateur du logiciel Calibre précise (en anglais) : "De nombreux e-books disponibles à l'achat seront protégés par une technologie de gestion des droits numériques (DRM). Calibre ne convertira pas ces e-books. Il est facile de supprimer les DRM de nombreux formats, mais comme cela peut être illégal, vous devrez trouver vous-même des outils pour déverrouiller vos livres et utiliser ensuite calibre pour les convertir". Autrement dit : "Vous êtes invités à casser des DRM illégalement ailleurs, même si notre logiciel le permet".


    Rajoutons très rapidement les notions de stockage en ligne (tel qu'UptoBox.com, l'un des nouveaux MegaUpload) et de VPN pour les amateurs en herbe ; ce sont des bibliothèques numériques fantômes en ligne qui peuvent émerger très rapidement. Difficile, dans ces conditions, d'imaginer qu'Hadopi ait les moyens de sanctionner qui que ce soit hormis celui qui télécharge. À ce jour, le PNB est et reste une occasion de pouvoir proposer une offre légale, bien que contrainte voir contraignante.



    Extensions verrouillées

    Il existe bien d'autres formes de limitations que celles imaginées par Adobe, comme une mise à disposition sous format propriétaire en lieu et place du format standard porté par le W3C à savoir le format "*.ePub", pour "electronic Publication" (soit publication numérique). Hormis certains acteurs, de par leur prédominance sur le marché du livre, un Consortium mondial a souhaité inventer le papier numérique. Si le papier est le support commun à tous les livres physiques, le format "*.ePub" a pour vocation d'être LA norme commune au fur et à mesure de son enrichissement. Pour information, depuis Janvier 2017, nous en sommes à la version 3.1 du format "*.ePub". Concrètement, Amazon propose des livres numériques dont le format est "*.azw" ou Apple propose des livres numériques dont l'extension est "*.ibooks". Les éditeurs accordent plus facilement leur confiance à ces formes de commerces fonctionnant en silo, car ces fichiers ne sont qu'accessibles et non vendus. Ils ne peuvent être ouverts que dans un environnement spécifique avec une identification unique en amont (essentiellement sur les liseuses Kindle, ou l'application Kindle pour Amazon, et l'application iBooks pour Apple). Les -thèques engagées dans une politique d'offre d'un fonds numérique accessible au plus grand nombre n'avait pas d'autre choix que choisir le format standard "*.ePub" pour qu'il puisse être lisible sur le plus grand nombre de terminaux (à ce jour, seuls les Kindle d'Amazon ne peuvent pas lire les ePubs avec la DRM d'Adobe).



    Veuillez vous identifier

    La première étape, et condition nécessaire, pour accéder à l'univers d'Adobe est de créer un identifiant unique, nommé Adobe ID. Cet identifiant sera ensuite dispensé dans des logiciels ou application pour autoriser la lecture d'un livre numérique. Pour avoir un vague sentiment de liberté, l'usager doit correctement paramétrer les logiciels ou applications compatibles avec cette DRM qui vont lire les livres. Le fichier contenant le livre sous format numérique doit être lui aussi correctement acquis : à la première ouverture, l'identifiant autorisant son ouverture remonte jusqu'au site proposant le téléchargement et dans le cas du PNB être également téléchargé dans le temps du prêt pour être lu. En résumé : tout doit être balisé pour permettre la lecture d'un livre numérique : matériel comme fichiers. L'avenir, notamment par le PNB, se pensera différemment : le livre numérique portera en lui-même sa propre autorisation de lecture quel que soit son support de lecture.



    Slogan en trompe l'œil

    Lorsque l'on se rend sur la page d'Adobe Digital Edition, une phrase descriptive parvient à notre rétine "Optimisez votre expérience de lecture électronique avec le meilleur lecteur, tous formats confondus." (C'est très joliment dit). Ce qu'omet sciemment de préciser Adobe et qui revêt un aspect moins reluisant, c'est qu'en réalité Adobe Digital Edition est un gestionnaire de droits numériques. Il est le pendant de la DRM et a essentiellement pour but d'appliquer les restrictions définies en amont. Les usagers finaux (clients de librairies en ligne ou -thèques), paient cette gestion : dans le prix TTC des fichiers est inclus la génération du fichier bloquant.



    Question de Tempo(ralité)

    Néanmoins, sur un note plus positive, la fonction la plus intéressante introduite par la mise en place de la DRM Adobe est la "chronodégradabilité" du fichier contenant le livre numérique. C'est-à-dire la limite temporelle que va porter un livre numérique. Limite, au-delà de laquelle, il sera impossible pour l'usager d'ouvrir le document. L'usager n'aura plus qu'à supprimer le livre numérique emprunté. Cependant, la DRM Adobe présente une limite forte, elle ne permet pas de gérer les prolongations. Actuellement, la proposition d'une prolongation dans une offre PNB correspond en réalité à un nouveau prêt, et consomme donc un crédit. Adobe ne semble pas avoir souhaité permettre à l'utilisateur d'agir de manière limitée sur la date d'échéance inscrite dans la DRM. En contrepartie, le prêt est possible sur une période beaucoup plus importante.



    L'ombre d'un doute

    Si cela ne suffisait pas, en 2014, il y eu un véritable scandale où la EFF (Electronic Frontier Foundation), traduisez fondation des frontières électronique (une association américaine basée à San Francisco, en Californie, aux États-Unis), avait démontré le transfert de données depuis une liseuse Sony (PRS-600 pour information), vers ses serveurs sans au-cun cryp-ta-ge. Ces transferts concernaient le livre numérique en cours de lecture mais également sur l'ensemble des titres disponibles présents sur la bibliothèque numérique. Adobe a, en suite, "corrigé" le tir en utilisant le protocole https:// plutôt qu'http://, le "s" garantissant un cryptage minimal des données transitant depuis l'utilisateur. Avec le recul, deux éléments sont très clairs :


    1. Adobe n'a jamais reconnu publiquement collecter (ou avoir collecté) des données d'utilisateurs, et les années passant rien ne laisse présager une déclaration ou une révélation à moins que la RGPD n'y mette son grain de sel.
    2. C'est l'implémentation de DRM qui en elles-mêmes rendent possible la collecte de ces données et permettent potentiellement une violation de la vie privée des utilisateurs.

    Au final, la DRM Adobe, c'est un petit peu comme si chaque livre papier était équipé d'une puce GPS, d'une caméra frontale sur chaque page, et sur tous les livres d'une même bibliothèque. Plus récemment Adobe aurait justement présenté quelques difficultés pour se conformer à la RGPD.



    Pour ceux qui ont passé le cap, la DRM adobe n'est qu'une étape, un chemin obligatoire. Pour ceux qui, comme les -thécaires, voient celles et ceux qui s'y heurtent chaque jour, c'est une barrière qui ne pourra pas éternellement avoir sa place. Les -thécaires les plus engagés se mobilisent depuis le début des années 2010 pour pouvoir offrir un droit au lecture au lecteur et lui permettre de lire en numérique, aujourd'hui, ils se mobilisent pour améliorer les conditions de lecture et cela passe nécessairement par les conditions d'accès au livre numérique. En janvier 2018, L'ABF (l'Association des Bibliothécaires de France) mettait en ligne une infographie concluant la publication de son bilan issus de témoignages sur le Livre numérique en bibliothèque, où elle rappelait à juste titre un chiffre important : pour 40% des répondants les DRM présentent des difficultés.

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    Article rédigé par theke

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